“C’est pour ton bien” ou la violence éducative

A la source de la violence : la pédagogie noire

 

Qui s’intresse à l’éducation ne peut ignorer les travaux d’Alice Miller dans ce domaine. Psychologue et chercheur, elle a consacré son oeuvre à l’enfance et à la violence éducative. Dans C’est pour ton bien, en 1984, elle traite de ce qu’elle appelle la “pédagogie noire”, notion qui renvoie à la maltraitance dans l’éducation

Pour A. Miller, les mauvais traitements subis dans la petite enfance sont à l’origine des comportements violents et destructeurs une fois adulte.

C'est pour ton bien - Alice Miller

 

Dans C’est pour ton bien, l’auteur présente des cas extrêmes mais édifiants : 

  • Celui des dirigeants allemands du Troisième Reich et le constat que tous ont “subi une éducation dure et sévère” (euphémisme!). L’enfance d’Adolf Hitler est d’ailleurs analysée en détail et permet d’expliquer sa folie nazie.

 

  • Elle prend également le cas d’une jeune allemande, rendue célèbre avec son livre Moi, Christiane F., 13 ans, droguée et prostituée, récit de la descente aux enfers d’une ado battue et abusée. 

 

  • Enfin, Alice Miller revient sur la vie d’un serial killer célèbre en Allemagne, Jürgen Bartsch, qui a défrayé la chronique pour avoir commis plusieurs infanticides.

 

En résumé, des tableaux tristes et morbides qui mettent le lecteur mal à l’aise. Mais on comprend d’autant mieux, à travers ces destins, que ces hommes et femmes ont détruit parce qu’ils ont été eux-mêmes détruits dès l’enfance

 

 

 
Banalisation de la violence éducative

 

Très bien, on ne peut nier le recul de la violence (visible du moins) faite aux enfants par rapport à d’autres époques. 

En France, c’est à partir de 1889 que le statut d’enfant est reconnu et qu’une loi propose la “déchéance de la puissance paternelle” en cas de maltraitance. D’autres textes de lois viendront renforcer cette protection après la seconde guerre mondiale. 

 

En considérant les exemples choisis par Alice Miller (extrêmes, dans des contextes particuliers), on pourrait penser que cette pédagogie noire fait partie d’un temps révolu. Et évidemment, tous les enfants maltraités ne deviennent pas des tueurs en série une fois adultes. Cependant, les répercussions psychologiques sont bien réelles.

La violence éducative ne se résume d’ailleurs pas aux coups et d’autres mauvais traitements tels que les brimades, les insultes, les punitions ou même l’indifférence sont autant de mauvais traitements aux conséquences néfastes sur l’enfant. Pourtant personne n’oserait se dire maltraité sans avoir été régulièrement battu.

Les châtiments corporels sont même banalisés : on entend encore souvent qu’une “fessée n’a jamais fait de mal à personne”.

 

punition-par-les-verges-300x278

 

Souffrance non reconnue et stratégies de survie

 

Imaginez donc recevoir une claque d’une personne aimée, censée vous protéger pour une faute que vous auriez commise…Imaginez n’avoir pas le droit d’exprimer votre douleur ou votre colère. C’est ce qu’on exige de l’enfant. Comment pourrait-il se révolter alors qu’il dépend totalement de ses parents?

 

Il faut que l’enfant apprenne à supporter sans broncher les absurdités et les sautes d’humeur de ses éducateurs, sans éprouver de sentiments de haine, et en même temps qu’il parvienne à bannir et à étouffer en lui le besoin de proximité physique et affective d’un être qui le soulagerait de ce poids. C’est en fait une performance surhumaine que l’on exige des enfants mais que l’on n’attendait jamais d’un adulte

Alice Miller

 

 

Que se passe-t-il alors, quand sa souffrance d’enfant n’est pas reconnue? On va  refouler ce qu’on ressent et adopter des stratégies de survie. 

 

  • Oublier ou dissocier le souvenir de l’émotion. On pourra se rappeler d’une scène de violence subie mais sans l’émotion ressentie à ce moment là (apeuré, tétanisé, en colère)

 

  • Se montrer reconnaissant même des mauvais traitements et se convaincre que l’éducation stricte reçue était “pour notre bien”. Ce discours que l’on se tient à soi-même permet de rationaliser sa souffrance et conserver une image idéale de ses parents. Car voir ses parents ou éducateurs tels qu’ils étaient, imparfaits, ou réaliser qu’on n’a pas été aimé (ou mal aimé) serait trop douloureux.  

 

  • Décharger sa colère sur quelqu’un d’autre ou la retourner contre soi. On adoptera alors des comportements tyranniques ou on pourra être sensible aux addictions (aux drogues, à l’alcool, aux autres, etc.)

 

  • Prendre le pouvoir là où on pourra (sur son conjoint, ses enfants, ses amis, ses collègues, etc.). Reproduire une éducation sévère, par exemple, sera le moyen le plus ordinaire de prendre sa revanche

 

 

 

Comment justifier la violence éducative?

 

Toutes ces stratégies sont mises en place de manière totalement inconscientes et ainsi, de générations en générations, on reproduit la violence éducative qu’on a soi-même subie. Pour justifier ce type d’éducation reçue ou donnée , on invoque des arguments (vaseux mais admis par la majorité) : 

 

“L’autorité est nécessaire”

Dans ce discours dominant, l’autorité permet de poser des limites qui permettront de structurer la personnalité de l’enfant. Car sans éducation, le petit diablotin adopterait des comportements déviants et deviendrait incontrôlable n’est-ce pas. L’enfant doit ainsi se soumettre d’abord et pourra ensuite s’affranchir de cette domination lorsqu’il aura acquis on ne sait quoi de ce qu’apporte l’éducation : maturité, conscience, notion du bien du mal, tempérance peut-être? 

 

“Les enfants recherchent eux-mêmes cette autorité”

Autre phrase pour justifier sa violence, entendue lorsque j’étais professeur. Ici, l’argument n’est pas totalement irrecevable car si l’enfant reçoit une éducation stricte à la maison, il sera alors habitué à vivre des relations de domination et les recherchera à l’école. Dans ce cas, si le professeur ne fait pas preuve d’autorité, il sera vu comme faible et l’élève et le groupe classe prendront le dessus. Ainsi, la violence ne se transmet pas seulement d’une génération à l’autre mais se déplace également d’une sphère à l’autre (de la famille à l’école).

Important, la figure d’autorité doit être reconnue et si on parle aujourd’hui de l’effondrement de l’autorité à l’école, c’est dû en partie au manque de soutien de la hiérarchie et des parents dans l’exercice de cette autorité.

Et aussi parce que contrairement aux parents, le prof ne peut pas frapper un élève. Encore heureux bien sûr! J’explique juste que si on a le droit d’utiliser la violence pour imposer son autorité à la maison (les châtiments corporels ne sont toujours pas interdits en France),  ce n’est pas le cas à l’école donc, le professeur doit utiliser des moyens moins radicaux (et moins efficaces… oui, moi aussi ça me fait grincer des dents).

 

 

Cette conception du besoin d’autorité est si ancrée que passerait pour fou quiconque serait contre l’exercice de son autorité. 

Bien sûr que l’enfant a besoin d’un cadre et qu’il n’est pas question de le laisser tout faire mais faut-il instaurer pour autant une relation de domination? 

 

 

Aller plus loin

Besoin de dominer, inné ou acquis? 

Est-il dans la nature humaine de dominer? Ou apprend-on à dominer / ne pas dominer?

société cueilleurs chasseurs

 

Il semblerait que les relations de pouvoir soient apparues avec le concept de propriété privée (salut Karl Marx!), concept inconnu des anciennes sociétés primitives qui étaient plus ou moins nomades. Ces sociétés étaient, pour la plupart, égalitaires et sans hiérarchie établie. 

L’éducation, comme on la connait, est en tout cas récente dans l’histoire de l’humanité. Les travaux de Peter Gray, chercheur en psychologie de l’éducation, démontrent que “l’éducation” des enfants, dans les sociétés de cueilleurs-chasseurs (même actuelles), se fonde principalement sur le jeu. Dans ce contexte, le parent ne tente pas de contrôler l’enfant mais lui laisse au contraire l’espace pour expérimenter et apprendre. 

.

 

Aujourd’hui, l’éducation positive

L’oeuvre d’Alice Miller (dont je vous recommande vivement la lecture!) a eu une grande influence sur la pensée pédagogique d’aujourd’hui. D’autres ont pris la relève, en lutte contre la pédagogie noire. Des auteurs comme Thomas Gordon ou Isabelle Filliozat parlent maintenant de pédagogie positive, en intégrant les conclusions d’Alice Miller et les notions de communication non violente.

 

Maintenant que je suis officiellement une hippie, je serais curieuse d’avoir votre avis sur la question 🙂

 

© 2016, gicarmel. All rights reserved.

One Reply to ““C’est pour ton bien” ou la violence éducative”

  1. Super article, j’ai totalement compris là où tu veux en venir. Je pense que l’éducation passe avant tout par la communication. Nul besoin de fessés car comme tu dis le risque qu’ils deviennent par la suite dangereux est probable. Cela dit, je reste persuadée, de mon point de vue, qu’il faut s’imposer en tant que parent car un enfant sans autorité est un enfant qui sans limite peut être un danger pour les autres mais avant tout pour lui-même.

Leave a Reply

Your email address will not be published.

%d bloggers like this: